Au fil du temps
« Délitements », se défaire par couches, par feuilles, par temporalités, pourrait-on ajouter à propos du travail de Margaret Dearing. Son exposition se présente sous la forme élargie de séquences. Ce mot, séquence, mérite que l’on s’y attarde. Margaret Dearing le privilégie à celui plus traditionnel de « série » employé en photographie. Ce choix n’est pas anodin, il renvoie notamment à l’enchainement de plans cinématographiques, qui ont pu l’influencer, l’œuvre de Pelechian par exemple. « Délitement », « Fragment », « Ici », ont été à un moment donné des ensembles pensés comme des séquences. À la Couleuvre, celles-ci sont rassemblées pour en former une nouvelle. Cette manière d’agir témoigne de la volonté de mobilité propre à Margaret Dearing par rapport à son travail, sa recherche de cycle appelé à être sans cesse réactivé. L’idée de succession spécifique à la séquence apparaît de multiples manières, échos chromatiques ou formels. Tout repose sur les micro-transformations de matières, des montagnes nuageuses (fragment 4) aux reflets de nuages dans la vitre brisée (délitement 1), de l’ocre des marches (fragment 2) à celui des falaises (délitement 3). Nulle vocation documentaire dans ses photographies, le paysage lui-même, tel qu’il apparaissait auparavant dans son travail, s’estompe. Désormais, il s’agit, pour reprendre son expression, de s’attacher au « micro-monde » et au « maxi-monde ». La question de l’échelle est d’ailleurs essentielle. Les formats transforment le spectateur tantôt en Lilliputien tantôt en Gulliver. Associée aux cadrages généralement resserrés et au grain tout particulier des photographies, cette posture du spectateur l’oblige à déplacer son point de vue. Il reconnaît un motif, tout en perdant ses repères. Des éléments sont perceptibles, mais pas géographiquement identifiables, une falaise, un sol, un escalier… Les phénomènes d’écoulements, de dégradation des espaces du quotidien, prennent alors une autre dimension. Le paysage se transforme en fragile détail, les détails de coulures ou de stries se font paysages. À l’étage, le diaporama Ici pose une nouvelle fois la question du temps, celui du regard sur la photographie mais aussi celui du travail et de l’image. Cet ensemble regroupé en 2014 est réactivé sous une nouvelle forme, succession de parcelles urbaines dans lesquelles l’homme est là. Sa présence sur l’une des photographies s’incarne indirectement dans son action sur son environnement, espaces fantômes devenus chambres, morceaux de nourriture abandonnés, nature domestiquée… Délitement 10 se place en contrepoint de l’ensemble. Ce petit format intrigue, tout en contribuant à éclairer la vision actuelle de Margaret Dearing. Le paysage existe toujours, mais plus de façon traditionnelle, il est hors champ, il se transforme, il mute. « Délitement », « Fragment », « Ici », un constat se fait poésie et invitation au voyage d’une photographie à l’autre, une expérience par l’image.

Fanny Drugeon, février 2016